La chaussure ne fait pas la fille

Cette semaine, j’ai acheté des chaussures (hein qu’elle a une vie passionnante la Fofifonfec, n’est-il pas?). Des chaussures de gonzesse, avec des talons, qui font du bruit quand on marche et tout. J’ai d’ailleurs testé dès le lendemain matin, sur le seuil de ma porte, leur efficacité. A savoir : qui fait le plus de bruit dans la rue. Et là, révélation : j’ai pris conscience que c’était une compétition. Qu’entre gonzesses, les chaussures, c’est pas juste pour faire beau.

Pour la petite histoire, j’habite une rue piétonne toute pavée. Au sortir de chez moi, les bottillons aux pieds, me voici qui, comme tous les matins, me dirige d’un pas encore endormi vers mon lieu de travail. Comprenez je réajuste l’écharpe tout en allumant la cigarette et en cherchant de la monnaie au fin fond de mes poches trouées pour acheter les croissants. Bref pas du tout le défilé de mode. Et voilà-t’y pas que sort également d’une porte cochère une belle pimbèche. J’habite dans le Nord (à quelque chose près), mais des cagoles, y’en a pas qu’à Marseille partout. Juchée sur des 15 centimètres (au moins, hein!), la demoiselle se tortille le popotin en alignant les enjambées. Clac clac clac font ses talons prétentieux. Clac clac clac et clac font les miens mollassons. La belle ostentatoire tente le retourné de tête tout en laissant les petons dans l’axe (ambitieux, moi je maîtrise pas encore) pour vérifier qui donc ô grand dieu lui fait de l’écho dans cette petite rue. Un regard de haut en bas sur la silhouette chancelante (moi) et la donzelle s’en est repartie de sa démarche arrogante de « c’est moi qui fait le plus de bruit, c’est moi la plus belle ». Personnellement, je cherchais encore mes centimes pour mon petit déj, alors je l’ai laissé repartir sans même chercher à lui faire un tacle mental de derrière les genoux (bon ok ça m’a traversé l’esprit mais vraiment très vite fait).Et puis vient le moment où j’arrive sur l’artère principale de la bourgade où j’ai échoué, et là, il est 10 heures du matin (oui j’étais en retard, ça arrive), les passants vont et viennent déjà tout préssés. Moi toujours en attente de mes croissants, je détonne un peu. Par contre mes chaussures, elles, elles ont déjà pris le pli. Et vas-y que je claque, et vas-y que je me fais entendre « c’est nous les neuves, c’est nous les plus jolies » (c’est pas moi qui le dis, c’est mes chaussures). Et soudain, mes oreilles en phase réveil s’ouvrent toutes grand (comme un elfe, mais en moins voyant), et c’est trop : y’en a partout! Des petits, des aiguilles, des carrés ou des gothiques, des très hauts, des faux, des plats qui font « clac clac » quand même. Dans ce tintamarre orchestré par des paires de jambes plus ou moins effilées (mais très pressées), je fais figure de challenger. Et l’air de rien j’aime ça. Mes nouvelles chaussures claquent bien. Je suis une fille parmi les filles.

Oui mais voilà… Ce même jour, quelques heures après le défilé-concert au coin de la rue, j’aurais voulu être un garçon. Enfin, du moins j’aurais voulu ne pas être une fille en talons. J’ai suivi (pour des raisons que je n’expliquerai pas ici) une petite manifestation, rassemblement sans prétention mais qui m’a tout de même fait cavalé sur 4 kilomètres aller-retour. Grave erreur. C’est quand tu envisages de t’asseoir sur un trottoir au bord d’une nationale pour enlever ses p****** de chaussures qui te torturent, quand tu te poses la question « Est-ce que ça se verra vraiment si je continue en chaussettes? » (qui ce jour-là étaient assorties, ouf), quand tu te demandes encore pourquoi mais pourquoi tu n’as pas embarquer la paire de Converse dans ton sac à main (oui il est déjà plein, mais y’a toujours de la place, j’aurai viré mon agenda, le carnet de chèque et le porte-cartes de fidélité, si!), quand ton pied s’est transformé en gigantesque ampoule (alors je marche plutôt sur le talon ou sur la pointe...? C’est pareil j’ai mal aussi…) quand tu commandes à ton cerveau, qui est capable de faire plein de choses mais pas tout non plus, d’ignorer toute information ressemblant à « On le perd docteur Green, on le perd » (jsuis sûre que dans les situations extrêmes (manifestation donc) le gros orteil est un médecin qui fait du bouche-à-bouche aux autres orteils…). Celui qu’on perd en premier, d’après les statistiques de ces urgences plantaires, c’est le plus petit, celui que même les fabricants de pompes ont oublié qu’il existait, ne lui faisant pas de place sur la semelle, lui, le petit orteil.

« -Waouh, tes boots te font des pieds vachement fins!

-Nan nan, jme suis fais amputer. »

Peut-être que c’est ça, tous les clac-clac-clac-clac intempestifs que font tous nos talons sur les pavés de toutes les villes où il y a des rues pavées (et des filles) : peut-être n’est-ce que des complaintes dépressives, des bip-bip de l’électro-cardiogramme du petit dernier qui s’affole, des râles d’agonie de l’orteil de trop, des oraisons funèbres de ses potes qui pleurent un frère.